L’histoire du design helvétique

By 6. janvier, 2020 janvier 9th, 2020 No Comments
Industrie du meuble

Auteur: Susanna Köberle

Les designers suisses de mobilier ont toujours quelque peu «boudé» la notion de design, optant plutôt pour celle de conception. Rien de surprenant à cela: ils préfèrent la continuité à la mode et l’authenticité au conformisme dans leur approche.

C’est également à cette époque qu’est apparue l’appellation de designer même si les concepteurs suisses de meubles continuaient à lui préférer celle de créateur. Ce n’est sûrement pas un hasard: le travail de ces nouveaux créateurs suisses se distinguait par un style empreint de simplicité, libre de toute mode (mieux rendue par le terme de design), mais toujours synonyme de robustesse et d’authenticité. La grande qualité d’exécution des pièces est également une des caractéristiques que l’on associe à juste titre au design helvétique dont les pionniers furent les créateurs suisses de mobilier.

Fondé à Zurich en 1913, le Schweizerischer Werkbund (SWB) joue un rôle clé dans la perception et l’évolution du design helvétique. L’objectif du SWB était de promouvoir la qualité des produits artisanaux et industriels et de sensibiliser la population à la dimension culturelle que représentent les bons et beaux produits. Dans les années 1930, nombreux étaient les architectes qui se consacraient également à la conception de mobilier, comme le confirme la liste des membres du SWB. Le complexe résidentiel Werkbundsiedlung construit à Neubühl près de Zurich (1931) est le reflet d’une approche pratique qui caractérise également le mobilier conçu pour ce complexe. En harmonie avec l’architecture, ce mobilier était peu encombrant, léger et multifonctionnel. C’est la société Wohnbedarf fondée en 1931qui a produit ces meubles standard en série.

Tenue à Zurich, l’exposition nationale suisse de 1939 a marqué le couronnement des activités du SWB. A l’occasion de cette grande exposition, le designer suisse Hans Coray fut chargé de concevoir une chaise en aluminium. Aujourd’hui encore, la chaise Landi est considérée comme un classique du design même à l’échelon international ; sa fabrication a, du reste, repris il y a plusieurs années. On notera que certains modèles de meubles suisses sont toujours fabriqués ou de nouveau disponibles chez quelques fabricants de mobilier. A titre d’exemple, la fabrique de meubles horgenglarus est emblématique de l’art de cultiver sa propre histoire.

Hans Coray et sa Landi-Stuhl. Photo: Vitra

Faisant suite à la crise de 1929 et à la Seconde Guerre mondiale, la période de l’après-guerre a été marquée par un mouvement de consolidation dans la production industrielle. En 1949, le SWB avait lancé l’exposition itinérante Die gute Form (La bonne forme) avant de créer le prix Die gute Form en 1952. Des magazines tels que Bauen + Wohnen ou Das Ideale Heim ont joué un rôle majeur dans la diffusion et l’enseignement d’idées modernes en matière d’habitat. Le souci de la multifonctionnalité et de la modularité a également dominé le style de mobilier des années 1960: pour exemple, la gamme de meubles de bureau USM Haller conçue dans les années 1960 qui continue de jouir d’un succès non démenti. Un autre classique que l’on fabrique toujours est la chaise Rey dessinée par Bruno Rey pour le compte de Dietiker. Lancée en 1971, elle incarne l’émergence de nouvelles méthodes de fabrication.

La Chaise Rey dessinée par Bruno Rey pour Dietiker. Photo: Dietiker

Parmi les meubles rembourrés, on relèvera en particulier le Tatzelwurm (modèle DS 600) réalisé par De Sede. Ce canapé modulaire, conçu par un collectif (Ueli Berger, Eleonora Peduzzi-Riva, Heinz Ulrich, Klaus Vogt), est devenu une pièce iconique dont la célébrité a largement dépassé les frontières nationales. Les années 80 ont été celles des expériences et nombreux sont les dessins qui, à cette époque, reflètent cette approche ludique. Les matériaux sont détournés de leur usage ou de leur nature, les formes abandonnent leur apparence habituelle: le design se rapproche de l’art. En période de bouleversements sociétaux, on se penche davantage sur les aspects sociologiques du design. La question de notre mode d’interaction avec les objets du quotidien s’inscrit dans cette réflexion.

Le système de canapé modulaire DS 600 réalisé par de Sede et conçu par Ueli Berger, Eleonora Peduzzi-Riva, Heinz Ulrich et Klaus Vogt

Face à ce désir d’expérimenter, la production artisanale de mobilier reste une valeur fixe. Car ces nouvelles thématiques surgies de l’air du temps sont à l’opposé des valeurs de continuité et d’humilité. Cela transparaît notamment dans la citation que l’on a fait de dessins déjà disponibles à l’époque et dans le retour à ceux-ci, phénomène que l’on observe également à l’heure actuelle. Ce mouvement en forme de spirale est une constante dans l’histoire du design. En tant qu’instrument de réflexion, il peut aussi nous inciter à accorder à notre propre patrimoine l’attention qu’il mérite.

En dépit de la diversité qui caractérise le design helvétique, on observe bien quelques similitudes. Celles-ci portent moins sur la forme elle-même que sur la manière d’aborder la fabrication proprement dite. Le respect de la qualité et de la précision conditionne la longévité des meubles. De nombreux détails astucieux peuvent certes nous échapper au premier coup d’œil, mais c’est précisément ce qui fait la génialité de ces dessins.  La recherche des meilleures solutions constructives façonne le travail des designers suisses d’hier et d’aujourd’hui.

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