L’évolution du design des chaises en Suisse

By 17. septembre, 2020 No Comments
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Aucun autre meuble n’a – semble-t-il- été aussi souvent repensé que la chaise. Au cours du XXe siècle, la Suisse a produit un grand nombre de dessins iconiques que l’on peut considérer comme révélateurs de leur époque respective. Tous ces modèles ont la même fonction, celle d’offrir une assise mais ce n’est pas pour autant qu’ils se ressemblent.

Soft Chair de Susi et Ueli Berger, photo: Verein U+S Berger Design/Kunst

Considérée comme un article de luxe jusqu’au XIXe siècle, la chaise est devenue un produit accessible au grand public à la faveur de l’industrialisation. A l’époque, Michael Thonet, qui a fait produire en série les premiers meubles en bois courbé dans les années 1850, faisant figure de pionnier. En Suisse, le mobilier du quotidien a mis un peu plus longtemps à se standardiser. Produits à partir de 1926, les premiers meubles standard de l’époque moderne étaient peu coûteux, faciles à assortir et capables de s’intégrer à n’importe quel type d’intérieur grâce à la sobriété de leur ligne. Le modèle 293 conçu par l’architecte Max Ernst Haefeli en coopération avec le fabricant de meubles Horgen-Glarus diffère peu de la chaise Thonet classique. Fabriqué en hêtre et en noyer en partie courbé, le modèle 293 possédait une assise et un dossier cannés. Contrairement au modèle viennois, la version suisse ne comportait pas de profils ronds en bois. Bien que les premiers meubles standard aient été produits en série, ils étaient encore majoritairement fabriqués à la main et référencés comme «mobilier domestique conventionnel». Haefeli n’a pas profité des opportunités offertes par la fabrication industrielle pour réinventer le meuble d’assise – comme l’ont fait certains créateurs du Bauhaus – ni pour rompre avec la tradition, il a, au contraire, recherché un compromis entre l’artisanat et le design industriel.

Chaise empilable Steiger et Zett Restaurant en couverture de l’ouvrage consacré à Flora Steiger-Crawford, photo: gta Verlag

Fondée en 1931, la société Wohnbedarf AG est le premier magasin d’ameublement à proposer des meubles de série produits en Suisse par ses soins. C’est à la même époque, dans les années 1930, que le métal a commencé à remplacer le bois. La chaise empilable Steiger conçue en 1932 par Flora Steiger-Crawford pour Zett Restaurant de Zurich demeure un remarquable exemple de mobilier en acier fabriqué par Wohnbedarf AG. Elle deviendra sa plus illustre création et se vendra mieux que le modèle empilable d’Alvar Aalto sorti à la même époque. De ligne sobre, la chaise de Flora Steiger ne se contente pas d’être peu encombrante, elle demeure intemporelle depuis lors.

Outre le bois, la seule matière première que produisait la Suisse sur son sol à l’époque était l’aluminium, d’où son importance économique, notamment pour l’Exposition nationale suisse qui s’est tenue à Zurich en 1939. Pour son fameux modèle «Landi», Hans Coray a dessiné une chaise de jardin éponyme en aluminium durci qui est devenue l’une des icônes du design suisse. En lui donnant la forme d’une chaise à coque perforée – une nouveauté pour l’époque – Coray a anticipé le principe de la chaise-coque de Charles et Ray Eames ainsi que celle de Willy Guhl.

Chaise Landi de Hans Coray, Photo: Marc Eggimann © Vitra

C’est à peu près à la même époque que Willy Guhl et le couple d’architectes Eames expérimentaient avec un matériau alors totalement inédit. Créé pendant la Seconde Guerre mondiale, le plastique a désormais conquis le marché de l’ameublement. Guhl l’a utilisé pour concevoir ses sièges ergonomiques. Datant de 1948, sa chaise Scobalit est la première chaise-coque en plastique produite en Europe. Elle fait figure de pionnière dans l’évolution des chaises en plastique et de l’ergonomie. Toutefois, le marché suisse ne semblait pas encore prêt à accueillir de telles innovations: seules les chaises Eames ont connu un succès international.

Les années 1960 n’ont pas seulement été le théâtre de changements politiques mais aussi celui de mutations dans le domaine du design de mobilier. Libérées des conventions, de nouvelles formes d’habitat gagnent du terrain et le mobilier d’assise est alors utilisé comme champ d’expérimentation. Ce n’est plus la démarche puriste et fonctionnelle qui est à l’honneur, mais une approche empreinte d’humour qui permet de s’asseoir ou de s’allonger de manière décontractée. C’est au cours de la campagne Chair Fun organisée par le Werkbund suisse en 1967 que Susi et Ueli Berger présentent leur Soft Chair, une sculpture de siège massive découpée dans un bloc de mousse polyuréthane et recouverte de plastique. Cette création a été précédée par le fauteuil Multi-Soft conçu en 1961 qui, lui aussi, conférait à l’assise un caractère ludique et préfigurait l’idée bientôt populaire du canapé panoramique.

Modèle 3300 conçu par Bruno Rey pour Dietiker dans les années 70, photo: © Dietiker AG

Bruno Rey est, lui aussi, de la même génération que les Berger. En 1970, il crée le modèle de chaise 3300 pour Dietiker, l’un des meubles d’assise les plus prisés de Suisse – la première chaise sans assemblage vissé comportant une console en aluminium brevetée. C’est à cette époque qu’IKEA s’établit en Suisse en proposant des meubles pratiques et peu onéreux à l’allure corporate design. Le modèle-phare réalisé par Rey pour Dietiker est un parfait exemple de cette modernité pratique: peu coûteuse à produire et capable de séduire le plus grand nombre par sa forme, cette chaise fait l’impasse sur toute fioriture extérieure. Elle est encore considérée aujourd’hui comme la chaise de fabrication suisse la plus vendue.

La sélection qui précède ne donne qu’un bref aperçu de ce qui a fait le design suisse de mobilier d’assise – on pourrait y ajouter bien d’autres modèles. Elle sert toutefois d’exemple pour illustrer la diversité des dessins et des maquettes qui nous permettent d’en dire plus sur la période à laquelle ils ont été conçus, la société de leur temps et les conceptions de celle-ci en matière d’habitat et d’intérieur.

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